13.06.2008
Mes deux filles

Dans le frais clair-obscur du soir charmant qui tombe,
L'une pareille au cygne et l'autre à la colombe,
Belles, et toutes deux joyeuses, ô douceur!
Voyez, la grande soeur et la petite soeur
Sont assises au seuil du jardin, et sur elles
Un bouquet d'oeillets blancs aux longues tiges frêles,
Dans une urne de marbre agité par le vent,
Se penche, et les regarde, immobile et vivant,
Et frissonne dans l'ombre, et semble, au bord du vase,
Un vol de papillons arrêté dans l'extase.
Victor Hugo, juin 1842.
(photo de Danny-Rose)
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A ma fille
O mon enfant, tu vois, je me soumets.
Fais comme moi: vis du monde éloignée;
Heureuse? non; triomphante? jamais.
- Résignée! -
Sois bonne et douce, et lève un front pieux.
Comme le jour dans les cieux met sa flamme,
Toi, mon enfant, dans l'azur de tes yeux
Mets ton âme!
Nul n'est heureux et nul n'est triomphant.
L'heure est pour tous une chose incomplète;
L'heure est une ombre, et notre vie, enfant,
En est faite.
Oui, de leur sort tous les hommes sont las.
Pour être heureux, à tous, - destin morose! -
Tout a manqué. Tout, c'est-à-dire, hélas!
Peu de chose.
Ce peu de chose est ce que, pour sa part,
Dans l'univers chacun cherche et désire:
Un mot, un nom, un peu d'or, un regard,
Un sourire!
La gaîté manque au grand roi sans amours;
La goutte d'eau manque au désert immense.
L'homme est un puits où le vide toujours
Recommence.
Vois ces penseurs que nous divinisons,
Vois ces héros dont les fronts nous dominent,
Noms dont toujours nos sombres horizons S'illuminent!
Après avoir, comme fait un flambeau,
Ebloui tout de leurs rayons sans nombre,
Ils sont allés chercher dans le tombeau
Un peu d'ombre.
Le ciel, qui sait nos maux et nos douleurs,
Prend en pitié nos jours vains et sonores.
Chaque matin, il baigne de ses pleurs
Nos aurores.
Dieu nous éclaire, à chacun de nos pas,
Sur ce qu'il est et sur ce que nous sommes;
Une loi sort des choses d'ici-bas,
Et des hommes!
Cette loi sainte, il faut s'y conformer.
Et la voici, toute âme y peut atteindre:
Ne rien haïr, mon enfant; tout aimer,
Ou tout plaindre!
Paris, octobre 1842.
II
Le poète s'en va dans les champs; il admire,
Il adore; il écoute en lui-même une lyre;
Et, le voyant venir, les fleurs, toutes les fleurs,
Celles qui des rubis font pâlir les couleurs,
Celles qui des paons même éclipseraient les queues,
Les petites fleurs d'or, les petites fleurs bleues,
Prennent, pour l'accueillir agitant leurs bouquets,
De petits airs penchés ou de grands airs coquets,
Et, familièrement, car cela sied aux belles:
"Tiens! c'est notre amoureux qui passe!" disent-elles.
Et, pleins de jour et d'ombre et de confuses voix,
Les grands arbres profonds qui vivent dans les bois,
Tous ces vieillards, les ifs, les tilleuls, les érables,
Les saules tout ridés, les chênes vénérables,
L'orme au branchage noir, de mousse appesanti,
Comme les ulémas quand paraît le muphti,
Lui font de grands saluts et courbent jusqu'à terre
Leurs têtes de feuillée et leurs barbes de lierre,
Contemplent de son front la sereine lueur,
Et murmurent tout bas: C'est lui! c'est le rêveur!
Les Roches, juin 1831. Victor HUGO in Les Contemplations
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09.06.2008
Rêve d'une femme
ELEGIES REVE D'UNE FEMME
Veux-tu recommencer la vie,
femme, dont le front va pâlir ?
Veux-tu l' enfance, encor suivie
d' anges enfants pour l' embellir ?
Veux-tu les baisers de ta mère
échauffant tes jours au berceau ?
-" quoi ? Mon doux éden éphémère ?
Oh ! Oui, mon Dieu ! C' était si beau ! "
sous la paternelle puissance
veux-tu reprendre un calme essor,
et dans des parfums d' innocence
laisser épanouir ton sort ?
Veux-tu remonter le bel âge,
l' aile au vent comme un jeune oiseau ?
-" pourvu qu' il dure davantage,
veux-tu rapprendre l' ignorance
dans un livre à peine entr' ouvert ?
Veux-tu ta plus vierge espérance,
oublieuse aussi de l' hiver ?
Tes frais chemins et tes colombes
les veux-tu jeunes comme toi ?
-" si mes chemins n' ont plus de tombes,
oh ! Oui, mon Dieu ! Rendez-les moi ! "
reprends-donc de ta destinée
l' encens, la musique, les fleurs !
Et reviens, d' année en année,
au temps qui change tout en pleurs ;
va retrouver l' amour, le même !
Lampe orageuse, allume-toi !
" -retourner au monde où l' on aime ? ...
ô mon sauveur ! éteignez-moi ! "
DESBORDE VALMORE
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Elégie
ELEGIES J'AVAIS FROID
Je l' ai rêvé ! C' eût été beau
de s' appeler ta bien-aimée,
d' entrer sous ton aile enflammée,
où l' on monte par le tombeau.
Il résume une vie entière,
ce rêve lu dans un regard :
je sais pourtant que ta paupière
en troubla mes jours par hasard.
Non, tu ne cherchais pas mes yeux
quand tu leur appris la tendresse.
Ton coeur s' essayait sans ivresse,
il avait froid, sevré des cieux.
Seule aussi dans ma paix profonde,
vois-tu ! J' avais froid comme toi,
et ta vie, en s' ouvrant au monde,
laissa tomber du feu sur moi.
Je t' aime comme un pauvre enfant
soumis au ciel quand le ciel change ;
je veux ce que tu veux, mon ange,
je rends les fleurs qu' on me défend.
Couvre de larmes et de cendre
tout le ciel de mon avenir :
tu m' élevas, fais-moi descendre.
Dieu n' ôte pas le souvenir !
Marceline Debordes Valmore
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02.06.2008
Petit poème en prose
XVII. Un Hémisphère dans une chevelure
Laisse-moi respirer longtemps, longtemps, l'odeur de tes cheveux, y plonger tout mon visage, comme un homme altéré dans l'eau d'une source, et les agiter avec ma main comme un mouchoir odorant, pour secouer des souvenirs dans l'air.
Si tu pouvais savoir tout ce que je vois! tout ce que je sens! tout ce que j'entends dans tes cheveux! Mon âme voyage sur le parfum comme l'âme des autres hommes sur la musique.
Tes cheveux contiennent tout un rêve, plein de voilures et de mâtures; ils contiennent de grandes mers dont les moussons me portent vers de charmants climats, où l'espace est plus bleu et plus profond, où l'atmosphère est parfumée par les fruits, par les feuilles et par la peau humaine.
Dans l'océan de ta chevelure, j'entrevois un port fourmillant de chants mélancoliques, d'hommes vigoureux de toutes nations et de navires de toutes formes découpant leurs architectures fines et compliquées sur un ciel immense où se prélasse l'éternelle chaleur.
Dans les caresses de ta chevelure, je retrouve les langueurs des longues heures passées sur un divan, dans la chambre d'un beau navire, bercées par le roulis imperceptible du port, entre les pots de fleurs et les gargoulettes rafraîchissantes.
Dans l'ardent foyer de ta chevelure, je respire l'odeur du tabac mêlé à l'opium et au sucre; dans la nuit de ta chevelure, je vois resplendir l'infini de l'azur tropical; sur les rivages duvetés de ta chevelure je m'enivre des odeurs combinées du goudron, du musc et de l'huile de coco.
Laisse-moi mordre longtemps tes tresses lourdes et noires. Quand je mordille tes cheveux élastiques et rebelles, il me semble que je mange des souvenirs.
Baudelaire
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29.05.2008
Nevermore
II Nevermore
Souvenir, souvenir, que me veux-tu? L'automne
Faisait voler la grive à travers l'air atone,
Et le soleil dardait un rayon monotone
Sur le bois jaunissant où la bise détonne.
Nous étions seul à seule et marchions en rêvant,
Elle et moi, les cheveux et la pensée au vent.
Soudain, tournant vers moi son regard émouvant:
"Quel fut ton plus beau jour?" fit sa voix d'or vivant,
Sa voix douce et sonore, au frais timbre angélique.
Un sourire discret lui donna la réplique,
Et je baisai sa main blanche, dévotement.
- Ah! les premières fleurs, qu'elles sont parfumées!
Et qu'il bruit avec un murmure charmant
Le premier oui qui sort de lèvres bien-aimées!
VERLAINE
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28.05.2008
Mélodie
Mélodie (imitée de Thomas Moore)
Quand le plaisir brille en tes yeux
Pleins de douceur et d'espérance,
Quand le charme de l'existence
Embellit tes traits gracieux, -
Bien souvent alors je soupire
En songeant que l'amer chagrin,
Aujourd'hui loin de toi peut t'atteindre demain,
Et de ta bouche aimable effacer le sourire;
Car le Temps, tu le sais, entraîne sur ses pas
Les illusions dissipées,
Et les yeux refroidis, et les amis ingrats,
Et les espérances trompées!
Mais crois-moi mon amour! tous ces charmes naissants
Que je contemple avec ivresse
S'ils s'évanouissaient sous mes bras caressants,
Tu conserverais ma tendresse!
Si tes attraits étaient flétris,
Si tu perdais ton doux sourire,
La grâce de tes traits chéris
Et tout ce qu'en toi l'on admire,
Va, mon coeur n'est pas incertain:
De sa sincérité tu pourrais tout attendre.
Et mon amour, vainqueur du Temps et du Destin,
S'enlacerait à toi, plus ardent et plus tendre!
Oui, si tous tes attraits te quittaient aujourd'hui,
J'en gémirais pour toi; mais en ce coeur fidèle
Je trouverais peut-être une douceur nouvelle,
Et, lorsque loin de toi les amants auraient fui,
Chassant la jalousie en tourments si féconde,
Une plus vive ardeur me viendrait animer!
"Elle est donc à moi seul, dirais-je, puisqu'au monde
Il ne reste que moi qui puisse encor l'aimer!"
Mais qu'osé-je prévoir? tandis que la jeunesse
T'entoure d'un éclat, hélas! bien passager,
Tu ne peux te fier à toute la tendresse
D'un coeur en qui le temps ne pourra rien changer.
Tu le connaîtras mieux: s'accroissant d'âge en âge,
L'amour constant ressemble à la fleur du soleil,
Qui rend à son déclin, le soir, le même hommage
Dont elle a, le matin, salué son réveil!
Nerval
17:33 Publié dans poèmes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Dans les bois
Dans les bois
Au printemps, l'oiseau naît et chante;
N'avez-vous pas oui sa voix?...
Elle est pure, simple et touchante,
La voix de l'oiseau - dans les bois!
L'été, l'oiseau cherche l'oiselle;
Il aime, et n'aime qu'une fois.
Qu'il est doux, paisible et fidèle,
Le nid de l'oiseau - dans les bois!
Puis quand vient l'automne brumeuse,
Il se tait avant les temps froids.
Hélas! qu'elle doit être heureuse
La mort de l'oiseau - dans les bois!
Nerval
17:31 Publié dans poèmes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Espagne
Lyrisme
Espagne
Mon doux pays des Espagnes,
Qui voudrait fuir ton beau ciel,
Tes cités et tes montagnes,
Et ton printemps éternel?
Ton air pur qui nous enivre,
Tes jours moins beaux que tes nuits,
Tes champs, où Dieu voudrait vivre
S'il quittait son paradis?
Autrefois, ta souveraine,
L'Arabie, en te fuyant,
Laissa sur ton front de reine
Sa couronne d'Orient!
Un écho redit encore
A ton rivage enchanté
L'antique refrain du Maure:
Gloire, amour et Liberté!
Choeur d'amour
Ici l'on passe
Des jours enchantés!
L'ennui s'efface
Aux coeurs attristés
Comme la trace
Des flots agités.
Heure frivole
Et qu'il faut saisir,
Passion folle
Qui n'est qu'un désir,
Et qui s'envole
Après le plaisir!
Chanson gothique
Belle épousée,
J'aime tes pleurs!
C'est la rosée
Qui sied aux fleurs.
Les belles choses
N'ont qu'un printemps,
Semons de roses
Les pas du Temps!
Soit brune ou blonde,
Faut-il choisir?
Le Dieu du monde,
C'est le Plaisir.
Nerval
17:30 Publié dans poèmes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
26.05.2008
Nos amoureuses ?
Les Cydalises
Où sont nos amoureuses?
Elles sont au tombeau:
Elles sont plus heureuses,
Dans un séjour plus beau!
Elles sont près des anges,
Dans le fond du ciel bleu,
Et chantent les louanges
De la mère de Dieu!
O blanche fiancée!
O jeune vierge en fleur!
Amante délaissée,
Que flétrit la douleur!
L'éternité profonde
Souriait dans vos yeux...
Flambeaux éteints du monde
Rallumez-vous aux cieux!
Nerval
21:09 Publié dans poèmes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

